Jouer du langage
Considérations d’un musicien des mots
𖦹 REPÈRE INTERNE 𖦹
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Format: réflexion psychophénosophique
Registre discursif: symbolico-analytique, existentielo-performatifDans son petit essai Le métier d’écrivain, Hermann Hesse nous rappelait qu’à la différence de celui du pianiste, tout le monde sait plus ou moins jouer de l’instrument de l’écrivain : le langage.
La musique est un langage qui est réservé au musicien, et grâce auquel il peut mettre en œuvre la vérité que lui murmurent ses sens, sans que celle-ci soit ballottée par des vents contraires.
Quant à son auditoire, nous pouvons légitimement dire que c’est précisément parce qu’il ne sait pas manier l’instrument comme le virtuose qu’il vient apprécier la beauté et le Sens que suscite un tel spectacle. Ne maîtrisant pas le piano, il n’a en effet d’autre choix que de se laisser transporter par le musicien lorsqu’il laisse vagabonder ses mains sur les touches noires et blanches. C’est cette liberté, cette neutralité, cette forme d’insouciance qui, en grande partie, le conduit à s’en délecter.
C’est presque comme si cette non-maîtrise de la langue du musicien se muait en ouverture et le désarmait (l’auditoire) juste assez pour que la vérité de la mélodie puisse s’engouffrer en son âme — sans la moindre résistance.
Naturellement, cela ne signifie pas que l’on apprécie davantage le spectacle en ignorant l’envers de son décor : savoir jouer du piano peut non seulement rendre notre sensibilité plus exigeante, mais aussi nous offrir une autre oreille, une autre qualité d’écoute, tout aussi intéressante et même, à certains égards, d’autant plus appréciable. Quoi qu’il en soit, il est tout de même assez certain que notre perception s’en trouvera affectée d’une manière ou d’une autre — positivement ou négativement. Et il s’agira peut-être même de faire un effort méditatif pour faire abstraction de notre connaissance de cette langue musicale, afin de recentrer notre attention sur le devant de cette scène qui tente de l’accaparer.
Bien que, comme toute métaphore, celle-ci rencontre ses limites, je la pense tout de même suffisamment pertinente pour attirer notre attention sur le fait qu’à la différence du musicien, l’écrivain — et plus particulièrement le poète — a cela de particulier qu’il compose à partir d’une matière familière, que chacun utilise quotidiennement, et dont nous avons tous nos propres habitudes d’usage — il utilise les mêmes mots que le commerçant, le juriste, l’ébéniste, le cultivateur et l’homme politique et se retrouve alors à devoir jongler avec une infinité d’interprétations possibles. En d’autres termes : même si cela vaut aussi pour l’appréciation d’une mélodie, l’écrivain ne saurait bénéficier du même degré d’ouverture, de neutralité, de silence intérieur qui rend possible la reconnaissance de l’œuvre.
Emploie-t-il le mot « foi », voilà que tous les hommes de foi pourraient lui tomber dessus. Emploie-t-il le mot « force », voilà que celui-ci prendra une couleur bien différente aux yeux d’un physicien ou d’un athlète. Et il en va ainsi de tous les mots : tous prennent, pour chacun d’entre nous, des textures particulières ; tous provoquent des associations conceptuelles ou symboliques, des sensations et des émotions très diverses — parfois même contraires d’un individu à l’autre.
Les mots sont matière à débat. Il est en effet beaucoup plus simple de ramener la musique à une affaire de « goûts et de couleurs », mais en ce qui concerne les idées, c’est une autre histoire... Car celles-ci sont toujours chargées d’affects, de puissances, de potentiels, de moraline.
Une partition qui touche agit volontiers comme une éthique de la reconnaissance ; celle qui ne touche pas, comme une éthique de l’indifférence. En revanche, une idée qui touche tend bien davantage à se charger d’autorité ; et celle qui ne touche pas — ou qui touche sous le mode de l’aversion — à se voir rejetée comme une erreur. Dans les deux cas, il s’agit encore d’une éthique qui se cherche, car il y a toujours de quoi discuter.
Le monde des idées apparaît ainsi comme une recherche sans fin, comme une interminable quête de Sens — et c’est merveilleux. Mais cela implique que, dès que l’écrivain tente de naviguer entre les pages de ce livre infini, en se faisant boussole, traducteur du Sens, poète, ou encore musicien des mots, l’art qu’il se doit de maîtriser excède le seul cadre du langage. Qu’il le veuille ou non, il lui faut également apprendre à manier la sémantique, l’herméneutique et tout un tas de trucs en -ique — il doit notamment développer ce que l’on pourrait qualifier d’expertise phénoménologique du langage, s’il veut pouvoir avoir l’impact désiré.
Mais le fait est que l’écrivain, avant d’être philosophe — puisqu’il n’a alors d’autre choix que de le devenir en chemin —, demeure avant tout un artiste. C’est-à-dire que ce qui l’intéresse n’est pas d’abord la validité objective d’une proposition, mais sa résonance subjective ; bien moins la vérité que le Sens, qu’il soit directionnel ou ontologique ; bien moins la rigueur de sa démonstration que son aptitude à déplacer le regard de son lecteur. Et il me semble que c’est justement pour cela qu’il doit, s’il veut avoir un impact spirituel positif au sein même de la sphère intellectuelle, redoubler d’efforts et s’armer de toutes ces technologies conceptuelles. Car, après tout, n’est-ce pas précisément en raison de leur opérativité qu’elles ont su traverser l’histoire philosophique de l’humanité ?
Il existe une forme d’écologie philosophique. C’est-à-dire que si une idée — qu’elle ait été conçue il y a deux mille ans ou au siècle dernier — demeure encore présente dans nos paysages intellectuels, ce n’est pas nécessairement parce qu’elle est vraie, ni même souhaitable, mais parce qu’elle continue d’exercer une fonction — qu’elle soit épistémique, symbolique, existentielle ou critique. Elle demeure efficace en tant que telle — comme outil, comme moyen parmi d’autres, et non comme fin. Car, pour ce qui relève de la connaissance, la « fin » n’existe tout simplement pas — elle n’est qu’un éternel retour. Par conséquent, le musicien des mots ne saurait offrir la fin ou la vérité. Et il ne cherche donc pas tant à provoquer l’adhésion qu’un sentiment de reconnaissance. Nous ne nous fatiguerons en effet jamais à le rappeler : le Sens ne peut se saisir comme une vérité, il est une présence que l’on reconnaît éprouver. Et cela change alors toute la nature du geste. Car, à cette fausse fin, l’écrivain du Sens peut notamment avoir à faire usage de moyens moralement discutables — disruption, provocation, sarcasme, ironie, immoralité fonctionnelle —, voire de « faux » — du moins à certains niveaux de lecture —, s’il estime que cela peut servir l’épreuve du Sens qui constitue le véritable fond de son intention.
C’est bien là, semble-t-il, que se joue la différence fondamentale entre un philosophe momifié par ses idées et un philosophe-musicien : ce dernier n’est jamais en mesure de croire ou de s’identifier pleinement à ce qu’il écrit — sa prose n’est en effet jamais qu’un moyen, et non une fin.
L’usage qu’il fait du langage est donc bien différent de celui du philosophe au sens strict. Car, bien qu’il use des mêmes mots, il ne joue avec ni de la même manière ni sur le même terrain : il ne s’adresse pas uniquement à la tête — ni même véritablement au cœur en passant par elle —, mais bien souvent directement au cœur, sans médiation.
Par ailleurs, il semblerait que c’est notamment pour cela que beaucoup de musiciens des mots choisissent — sciemment ou non — le médium du roman, de l’autofiction, voire parfois de la mytho-poésie. Disons qu’au moins, on ne saurait leur reprocher de sortir de ce que leur rôle leur permet d’explorer. Mais en ce qui concerne ceux qui décident de persister dans l’exploration du monde des idées, il semblerait qu’ils occupent une place on ne peut plus ambiguë. Car ils se trouvent alors à la frontière même de nombreuses disciplines, et plus encore, de nombreux paradigmes : mi-philosophes, mi-artistes, mi-mystiques, mi-tout-un-tas-d’autres-trucs. Les voilà en train de composer autant avec les matériaux et les exigences de l’intellect qu’avec ceux des affects, mobilisant ainsi des leviers qui se révèlent bien souvent aussi complémentaires que contradictoires.
Le peintre dont la palette est faite de mots et de concepts occupe en effet une zone particulièrement délicate dans le paysage intellectuel, et c’est précisément de ce fil tendu entre les mondes qu’émergent sa puissance métaphysique autant que sa faiblesse scientifique. Car le musicien des mots n’envisage en effet pas son discours d’abord en termes de thèses, d’antithèses, d’arguments, d’objections ou de réfutations, mais en termes de symphonie, de résonance, de musicalité, de rythme et de mixage.
Ce qui compte alors, ce ne sont plus seulement les idées, mais le choix des mots, leur sonorité, les répétitions, la syntaxe, la ponctuation, et ainsi de suite. Le but n’est plus seulement de comprendre ce qui se dit, mais d’éprouver la mélodie qui se cherche, non pas à notre oreille, mais au sein même de la voix intérieure qui parcourt le texte.
Ici, je ne peux m’empêcher de faire une nouvelle fois référence à Nietzsche (je sais, j’abuse), car il constitue un très bel exemple de cette aptitude qu’a la pensée à glisser du registre de la vérité vers celui du Sens, sans véritablement prendre soin de le préciser — car, après tout, un magicien ne révèle pas ses tours. Sinon, il va de soi que la surprise et l’effet s’en trouveraient affectés.
Bien avant d’être philosophe, Nietzsche fut musicien. Carl von Gersdorff, condisciple et ami du penseur, disait à propos de ses improvisations au piano :
« Ses improvisations — à l’époque de Pforta — me sont inoubliables ; je serais porté à croire que même Beethoven n’aurait pu improviser d’une manière plus saisissante que Nietzsche, surtout lorsqu’un orage grondait dans le ciel. »
Et ceci n’est pas un détail. Car sa pensée s’enracine très certainement d’abord dans ce rapport mélodieux qu’il avait au monde. Improviser, composer, faire résonner : voilà peut-être les premiers gestes à partir desquels il apprendra à penser. Et même lorsque sa philosophie se déploiera, elle conservera sans doute quelque chose de cette origine : une manière de faire jouer les tensions, de faire vibrer les oppositions, de penser non pas en systèmes figés, mais en mouvements, en intensités, en rythmes.
La vie — et la philosophie elle-même — sans musique ne serait-elle pas tout simplement une erreur, une fatigue, un exil ?
Parce que c’est bien là la particularité du musicien : contrairement au logicien, il ne cherche pas à évacuer la contradiction, mais à l’habiter. Son référent créatif n’est en effet pas la cohérence logique, mais la cohérence expérientielle. Et, croyez-moi, ce sont là deux types d’alignement bien différents : si l’un a pour critère le vrai, l’autre se concentre bien davantage sur celui du beau. Et puisque, dans les deux cas, il ne s’agit que d’« amour de la sagesse », nous sommes en droit de nous demander : cette sagesse est-elle plus proche d’une épreuve de la vérité ou de celle de la beauté ?
Nous serions peut-être, et à juste titre, tentés de répondre : les deux. Mais alors, nous serions aussi bien forcés de reconnaître qu’une large partie de l’histoire philosophique de l’humanité a oublié la seconde moitié de l’équation.
Tenez, le terme « esthétique », par exemple, n’est-il pas déjà une assimilation de la beauté par la vérité ? N’est-ce pas un mot qui ne renferme plus qu’une beauté analysée ? N’est-ce alors pas une contradiction dans les termes ? Et il en va de même pour le mot « théologie », que nous pourrions vulgairement et littéralement traduire par : « la logique de Dieu ». Ferions-nous passer notre entendement pour le sien ? Et ce Dieu pourrait-il réellement avoir une logique dénuée de toute beauté ? Depuis le temps, nous le saurions si celle-ci était objectivable, si elle pouvait se saisir. En réalité, il semblerait plutôt que ce soit elle qui nous saisisse, comme on se laisse étreindre par l’immédiate évidence de la perfection.
Alors, allons-y, renversons les valeurs jusqu’au bout : il se pourrait bien que l’amour de la sagesse n’ait en fait jamais été qu’une expression — qu’une sagesse de l’amour. Car où donc en sommes-nous saisis, si ce n’est là où éclôt une délicate intrication de la vérité et de la beauté ?
Contemplons nos cathédrales et nos temples, nos œuvres intemporelles, et nous n’aurons d’autre choix que de réaliser que partout où il y a un jour eu Dieu, il y a eu de la beauté. Mais probablement plus important encore : que c’est ainsi qu’Il parvient à résister à l’épreuve du temps.
« Tous les dieux sont des trucages de poètes. »
— Nietzsche
Le musicien des mots, en effet, est un poète, et le poète est, par définition, un menteur. Car ce n’est que par un mensonge fonctionnel qu’il peut imprégner la vérité de beauté.
Et peut-être a-t-il alors effectivement compris quelque chose, sinon de plus fondamental, tout au moins de plus substantiel que le philosophe. Mais, ne parlant pas le même langage, il ne peut le lui dire ; et c’est pourquoi il écrit des vers.
Je crois aussi que c’est la raison pour laquelle certains philosophes tendent à se faire poètes : peut-être espèrent-ils retrouver la beauté des idées. Peut-être sentent-ils que certaines vérités ne sauraient être prouvées autrement que par le témoignage du cœur. Et alors, peut-être, la confusion tient-elle au seul fait que nous appelons aussi « vérités » ces élans de l’âme.
Nous retiendrons donc de ces quelques considérations que marcher sur un fil tendu entre le vrai et le beau est un exercice des plus délicats. Car la beauté est un vertige, un appel du vide et, finalement, un plongeon ; là où la vérité, elle, est une descente en rappel. Il semblerait donc que, pour ces philosophes apprentis poètes, la poulie finisse parfois simplement par se bloquer — et la corde par se rompre.
Quant aux poètes qui se font philosophes, voilà un bien grand fardeau. Car n’est-ce pas par lassitude de ne faire que prêcher des convaincus qu’ils commencent finalement à s’aventurer dans les contrées hostiles et labyrinthiques de la pensée ?
C’est en effet un bien bel effort que de faire le mouvement inverse — que de remonter l’abîme pour poétiser la pensée, et ainsi traduire ces vastes territoires insondables dans une langue commune.
Ceux-là demeureront à jamais des rêveurs, des idéalistes qui aimeraient que la beauté soit la plus haute démonstration de la vérité. Ils repartent alors à sa conquête, mais par le sentier qui se tient sur l’autre flanc, se heurtant inlassablement aux immenses remparts de la vérité. Et tout là-haut, par-delà les murailles, on les guette d’un œil tantôt fasciné, tantôt outragé. Mais ce qui est sûr, c’est que l’on aimerait bien troquer quelques-unes de nos technologies contre celles qu’ils transportent dans leur sac à dos. Car, en définitive, il ne saurait exister de hiérarchie entre les leurs et les nôtres : ce ne sont là que des instruments façonnés sur mesure, selon différents tempéraments et différentes sensibilités.
Ce qui demeure inlassablement inchangé n’a alors jamais été que la montagne à gravir, couverte de nombreux sentiers pour atteindre un sommet qui, une fois atteint, n’aura d’autre choix que de se convertir en abîme. Car, en fin de compte, il n’a toujours été question que du chemin.
Et je crois que c’est lorsque l’on prend plaisir à tous les emprunter que l’équation, à défaut d’être résolue, peut être posée sans avoir à trahir la richesse de sa complexité.
Une pensée, donc, pour ceux — qu’ils soient strictement philosophes ou strictement poètes, strictement métaphysiciens ou strictement scientifiques — qui sont restés au premier camp, sidérés par le chemin à parcourir, par ces splendides vérités tracées sur les flancs de la montagne, comme dans ses profondeurs infinies.
SOURCES/INSPIRATIONS
Ainsi parlait Zarathoustra — Nietzsche, Éditions Le Livre de Poche
Le métier d’écrivain — Hermann Hesse, Éditions Rivages
Mention spéciale aux livres du même auteur : Siddhartha ; Le Loup des steppes ; Demian ; Narcisse et Goldmund (ces ouvrages ont eu un immense impact dans ma vie)
Direct experience
𖦹 Les Limbes ne sont qu’un jeu de formes à traverser



C’est un texte à nouveau excellent.
J’y vois presque une ouverture, par dualité, à une réflexion sur le silence, qui est aussi un langage universel et qui se retrouve également en musique.
Il y a beaucoup de justesse dans ce texte, moult résonnances. l'Histoire de la philosophie donne raison à l'essence de ton propos : de tout temps, les philosophes qui laissèrent une emprunte durable dans l'esprit des gens sont ceux qui surent inséminer l'esprit par le cœur, et non imposer au coeur les lois de l'esprit. C'est qu'il y a sans doute une vérité dans l'immixtion du réflexif et de l'émotif.
C'est là une lecture très plaisante 👍. Merci pour ce joli texte.